En attendant l'intervention de Macron à 20H, lundi 10 décembre 2018, je repensais à cette phrase :

«…dire le pire en s'amusant, faire de la philosophie et de la politique en souriant. »

La Macronie et le monde qu’elle incarne sont perceptibles dans cette remarque désuète, apparement anodine, écrite par Fabienne Pascaud dans Télérama au sujet du spectacle Crash Park de Philippe Quesne. Cette conclusion élogieuse manifeste une idée de l'art et de la politique qui montre à quel point les élites globalisées des grands centres urbains sont atomisées dans la stratosphère à des années lumières de la réalité de la France périphérique appauvrie et délaissée par la mondialisation. C’est peut-être ce qui fait dire au philosophe Frédéric Gros « On voudrait une colère, mais polie, bien élevée ». Allez dire ça aux migrants, aux lycéens agenouillés et à tous ceux qui campent sur les ronds-points d’autoroute depuis des semaines, habillés en jaune. Allez leur dire que la poésie est une solution !
L’art de Philippe Quesne n’y est pour rien, c’est un artiste important, l'origine de ce texte est ailleurs (il est cependant incompréhensible que le Théâtre des Amandiers utilise la phrase de Pascaud comme punchline promotionnelle).
Comment refaire le match pour essayer de comprendre la naïveté de ces accents mondains d'un autre siècle.
Souvenons du 23 juin 2016, à Bastille, Paris. Ce jour là, la manifestation contre la loi travail avait été autorisée à la condition d'un périmètre fermé autour du bassin de l'Arsenal auquel on accédait en montrant ses papiers aux différents check-points gardés par la police et ce, pour une période de 2 heures, une distance de 1,8 Km au total, une surface de 72000 m2 environ. Un épisode historique de l’aventure humaine. La création du « Revolution Park ». Ce jour là, la contestation a été transformée en spectacle et justice fut rendue pour toujours à Guy Debord. Nous étions au bout du trajet, à genoux devant le triomphe de la dégénérescence politique. Fallait-il des dommages et des victimes pour que l’histoire retienne la portée symbolique de cet évènement? Même pas, l’obsolescence intellectuelle avait déjà succédé à l’industrielle. Cela ferait jurisprudence par sa réussite. Non seulement ce parc a pu être imaginé par un cerveau humain mais en plus il a fonctionné avec succès et la foule a consenti à faire son tour de manège de la contestation après avoir pris son ticket. C’est aussi ça la surprise de notre époque, concevoir l’inconcevable : Un monde où ce qui est interdit est possible quand c’est permis. Je n’arrive même pas à relire cette phrase tellement elle me sidère. Comment ai-je pu, avons-nous pu ne pas voir le sens de ce moment et réagir?
Souvenons-nous de l’épisode Finkielkraut, quasi lynché lors de sa visite à Nuit Debout. Une anecdote sans importance, si ce n’est de révéler encore plus la bêtise des médias, qui fut emblématique de la désinvolture de la classe moyenne « artistique » et de l’abîme qui n’en finissait pas de grandir. Finkielkraut a ramassé pour tout le monde, il a pris pour tous ceux qui se manifestent par leur absence physique mais saturent les salles de spectacles, les vernissages, les réseaux, les médias d'analyse, d'opinion et de critique, exponentiellement prolixes sur le net et tentés de venir voir si il n’y à pas quelques followers à récolter sur la parvis de la République debout. Il faut du courage pour se frotter aux dommages collatéraux de la remise en question avec tout ce qui peut surgir physiquement, du pire au meilleur. Parce qu’enfin! Il faut bien se dire qu’aucune société ne se retournera sans retournement et que, inévitablement, ça donnera le vertige, provoquera des coups de matraques et en fera vomir certains.

Schématiquement la France d’aujourd’hui est divisée en trois camps. Le camp de ceux qui font avec la société, le camp de ceux qui la rejète et, le camp de ceux qui nagent dans la mélasse du paradoxe. Ce troisième groupe représente une force d’inertie politique extraordinaire. J’en suis et je cherche a provoquer ce paradoxe qui me hante. Classe moyenne plus ou moins liée à l’industrie culturelle, à l’art et aux médias, middle pas classe du tout, réfugiée derrière l’illusion artistique, une idée qui considère l’oeuvre comme un acte politique, droite dans ses bottes : « faire de la politique en souriant ». Illusion tragique et préjugé assassin qui camoufle la responsabilité des institutions, des scènes nationales, des centres dramatiques nationaux, des centres chorégraphiques nationaux, des centres d’art, des centres culturels, des pôles artistiques, des centres nationales du cinéma, des centre nationales du livres, des Festival d’Automne et autre Gaité Lyrique, bref, des structures de production et de diffusion artistique en tout genre dont nous avons absolument besoin, évidemment l'ensemble des médias constitue la partie venimeuse de ce phénomène. Je parle de l’entre-soi culturo-art-vivant parisien que je connais, que je courtise. Mais surtout, ce sont les artistes et les personnalités qui sont aux commandes qui brillent par un double manquement : la disparition d'engagement individuel subjectif acté et plus encore, l’absence de contribution concrète aux mouvements populaires qui tentent de retrouver une place, une représentation, et il s’agit bien de ça en art, au sein d'une société en ruine. Chacun fait ce qu’il veut mais là n’est pas la question. Grosso modo, seuls ceux qui doivent sauver leur peau agissent. Les autres guettent le moment opportun pour communiquer. L’art est vital avec sa capacité à faire oeuvre d’une organisation humaine fiable ancrée dans le réel, non ? Non pas à travers les oeuvres, elles ne font rien seules, c’est l’action des individus qui active un engagement, une Lapalissade. Aujourd’hui cet engagement ne saurait se justifier avec une chanson, un film, une création théâtrale, un édito, une programmation et encore moins avec un clin d'oeil sur les réseaux. Ce silence des actes c’est la désinvolture moisie de la classe moyenne, des artistes homologués, des journalistes, gens de la culture, de toutes les niches qui « interrogent le monde des possibles », phénomène en expansion constante dans la capitale. Après le vide-grenier, cette middle classe pratique l'euphémisme politique au service de sa conscience complexée, chacun dans sa tribu. Je ne parle même pas de la capacité aveugle des internautes à construire un rideau de fumée qui protège les pouvoirs de toute action en remplissant les réseaux de fakes évènements du type « pot de départ de Macron ». Quelle aubaine pour les politiques d’être immunisés par ce défoulement virtuel collectif qui détourne les gestes de leur cible. Le mouvement d'aujourd’hui ne vient évidement pas de là.
La désinvolture de la classe moyenne, c’est en 2015 ce qui permet par exemple à Marine Le Pen de tenir meeting devant l’Opéra de Paris lui offrant à travers les médias une scénographie monumentale où les drapeaux tricolores se mélangent à ceux du Palais Garnier, temple de la culture nationale et décors évènement du discours de l’extrême droite. Comment ai-je pu, avons-nous pu laisser passer ça? La désinvolture de la classe moyenne, c’est le silence de la conscience qui autorise des élites à condamner les réfractaires au rassemblement post-Charlie à des peines de trahison d’état. La désinvolture de la classe moyenne c’est d’avoir cru que François Hollande était à la hauteur de la situation et que Valls allait trouver la solution. Comment avons-nous pu croire ça? Je dis « nous » pour temporiser, je n’y ai jamais cru mais j’ai voté. La désinvolture de la classe moyenne, ce sont les enfants de la « gauche caviar » (visiblement par encore prompte à trinquer avec la « gauche-Kebab »). Quarantaine décomplexée, vit en tribus de co-propriétaires cools, empeste la vie des instituteurs et des institutrices, se sent concernée par le destin du monde à l’heure du brunch si la « zone de confort » reste intacte. Attention, c’est la mouvance Nature et Découverte de l’activisme moderne : Sauvons le monde sans se tacher, si je peux toujours me faire livrer mes capsules Nespresso bio à domicile ».
Il est évident que les formes sont à bout de souffle. Celles de la contestation n’échappent pas à ce constat. Il faut se le dire, les banderoles sont pourries et tellement usées que l'on voit à travers, les slogans des manifs ressemblent à des blagues de Patrick Sébastien et le bombage polychrome de distributeurs de billets n’est pas une surprise esthétique. Ne faisons pas non plus comme si le monde devenait solidaire dès que l’on sort une guitare et que l’on cite Stiegler, Deleuze et Lordon.
Le laxisme de l’engagement et la démagogie militante dessinent un paysage tragique. D’un côté l'art pour l'art, l’expérimental mondain organisé en élite quasi mafieuse dont l’activisme s’étend d’un vernissage à la première d’un spectacle et, dans un accès de folie, se traduit par un Like bien placé dans la zone socio-culturelle du « mur » Facebook. De l’autre, le camp retranché d'un art populaire accessible et compris par tous, dont beaucoup de représentants furent «debout» à grand renfort de nez rouges et autres cordes à linge d’équilibriste. L'abîme se creuse exponentiellement entre ces deux camps, laissant sur la carreau de la République l’hypothèse d’une action commune, et dans tous les cas d’une action. Cette tragique fracture sociale (Merci Chirac) et esthétique (Merci Barthes) est l’enfant et le salut du néo-libéralisme, l'argument de la teuf tendance Macron, dont pourtant tout le monde semble vouloir s’affranchir.
Pendant que les élites artistiques attendent que l’eau troublée soit redevenue propre avant de mouiller leur image, pendant que ceux de Répu, qui mettaient réellement les mains dans le cambouis seuls contre tous sous la pluie, forçant l’anonymat avec des esthétiques obsolètes, pendant ce temps, le spectacle hideux des hommes politiques, des dirigeants financiers et l’indicible injustice du monde qu’ils décident au mépris des lois, ce spectacle continuait de transformer d’une manière criminelle la vie des gens et l’avenir des sociétés, de détruire la faune et la flore et d'intoxiquer la planète. Alors aujourd’hui, une population disparate sort du bois et dit d'une manière anarchique : ça suffit les conneries! Mais évidemment qu'elle a raison !
Alors vient l’idée d’une scénographie française upgradée. Une installation vivante où les artistes de pointe, gangrénés d’orgueil, descendraient de leur tour d’ivoire subventionnée et pactiseraient avec les cracheurs de feu sans avoir peur de se bruler. Un mouvement commun chorégraphié par l’expérience de la danse, forte des mécaniques de groupe contradictoires et des phénomènes collectifs, où les machines à fumée du théâtre contemporain ridiculiseraient le gaz lacrymogène et produiraient une dramaturgie politique qui dessine un model d’action, une façon de produire ensemble l’image d’un mouvement partagé malgré ses conflits nécessaires. Où les acquis de la recherche élitiste retourneraient dans la vraie vie et accompagneraient les gestes de ceux qui passent à l’acte dans la rue. Où l’underground d’état rendrait la monnaie de sa pièce aux contribuables qui ont payé pour qu’il puisse s’isoler dans sa recherche ou son triomphe. Avec cette somme d’expériences, celles de l'art et celles de la rue, ils y auraient des gestes a trouver qui valideraient le renouveau d’un comportement politique, positionné et visible avec son corps et ses idées, bien sur, en dehors des plateaux de théâtre, des écrans de cinéma, des smartphones et des forums sur l'anthropocène.
A travers ces conditionnels utopiques ce qui est en jeu est simple : le mensonge d’état, la violence médiatique et l’injustice néo-libérale qui dans un même mouvement détruit la nature. L’apologie des richesses et du pouvoir est un comportement assassin, qu’on le veuille ou non, il faudra bien se faire à cette idée. Les mouvements d’aujourd’hui sont réactionnaires au sens où ils réagissent physiquement à tout ça, sans concept, sans fiction, sans projet, et c'est flippant, une réaction épidermique avec l'hystérie d’une dispute de couple qui casse des portes, avec la folie incontrôlable de ceux qui veulent sauver leur peau d’une catastrophe qui va les détruire. Face aux gilets jaunes, Macron et sa majorité écrasante (élue par les français) sont des bleus et défendent une version exceptionnellement toxique d'un régime initié par Mitterrand Reagan et Thatcher il y a longtemps maintenant : la globalisation néo-libérale. Adaptée en start up nation, cette ode à la consommation s'est doublée d'une obsession de la réussite, de la compétitivité, de la production de richesses. Un discours de mépris de classe ahurissant qu'il est interdit d'interdire au risque de casser la fête : «…dire le pire en s'amusant, faire de la philosophie et de la politique en souriant » . Il s’agit d’opposer à ces manquements de la république un comportement. L’exemplarité des prises de paroles du soir à Nuit Debout avec son cortège de dérapages, fut un positionnement physique avant d’être politique, une façon de se redresser qui humiliait les politiciens et la classe moyenne artistique en les renvoyant à leur suffisance, mais on se gelait le cul. Ce positionnement c’est un spectacle du réel, ce n’est pas de l'art et ce n'est pas virtuel.
Regardons nos gestes, la position de nos corps et nos prises de position. Ne croyons pas en un monde où l'on fait de la politique en souriant, en décembre 2018 c’est obscène. Mais, of course, rions ! La société parisienne, toutes catégories confondues, s’est jetée sur Blanche Gardin, parce qu’elle est extrêmement drôle, et aussi parce qu’elle renvoie à cette société l’image de ses déviances, les lui fait accepter par le rire. C’est presque horrible cette auto-satisfaction collective d'une débilité prise pour acquis. Restons capables de distinguer ces phénomènes, apprenons-ça à nos enfants. Distinguons Philippe Quesne de Blanche Gardin et admettons que leur point commun c’est un espace qui exorcise nos angoisses, nous divertit et parfois nous fais réfléchir, mais ici, il n’y à que du spectaculaire. La politique commence quand on sort du spectacle et que l'on entre dans le véritable théâtre des opérations. C’est ce que doit faire Macron : quitter la scène, redescendre sur la terre ferme et traverser la rue pour trouver un autre job.
Comment pouvons-nous supporter ce syndrome de la chemise déchiré (celle du dirigeant d’Air France), ce glissement de terrain lexical qui nie la réalité de la vraie violence et fait passer un jet de farine sur le directeur des Beaux-Arts de Paris pour un acte terroriste. La violence politique qui brise des vies avant de briser des vitrines. L'épicentre du malaise se trouve là. C'est une histoire de centre. Pourquoi le centre du mouvement doit-il être à Paris et les Champs-Élysée ? Comment faire ? Réinventer un centre, déplacer le pouvoir de Paris ? Recentrer les choses, déplacer les centres géographiques et les centres d'intérêts, les centres névralgiques et les centres d'arts ? Nous recentrer avec le corps ? Nous décentrer ? Les parisiens ne s'y sont pas trompé, les centres commerciaux ne sont pas dans la capitale, c'est trop vulgaire. On laisse la merde en dehors, elle sera consommée parce qu'il n'y a que ça. Mais maintenant, ça pue la gerbe partout et ça sent le cramé. Que faire ?
Aurait-il fallu que le Centre Nationale de la Danse et Boris Charmatz annulent A dancer day ce week-end dernier et proposent un grand workshop où l’on aurait cherché de nouveaux gestes et des formes collectives de contestation physique ? Peut-être que Philippe Quesne aurait dû annuler les dernières représentations de Crash Park et accueillir spontanément les lycéens aux chaud de la grande salle du théâtre des Amandiers pour donner un écho à leur parole (Il l'a déjà fait de manière organisée avec Make It Work). Ça n'est pas arrivé, mais y croire est déjà une façons de tenir. 
Dès que le corps se met en mouvement, c'est une histoire de tempo, le tempo des Gilets Jaunes est une surprise pour le pouvoir et finalement pour les institutions culturelles et la micro société privilégiée qu'elle incarne ne sait pas danser avec.
Samedi 8 décembre, je suis resté chez moi, au chaud, et j'ai acheté un sapin de Noël, transi de contradictions (pas le sapin, moi!). Dimanche matin, en bon français, je suis allé acheter une baguette de pain. Peut-être le seul geste commun entre les classes populaires , la classe moyenne parisienne et les élites. Je suis tombé sur la une du Parisien, au lendemain donc de l'acte IV :

« COMMENT LA POLICE A GAGNÉ LA BATAILLE DE PARIS »

La bataille de Paris? C'est le nom de la période du 15 au 25 aout 1944, quand les parisiens ont libéré la capitale de l'occupation nazie. Faut-il le rappeler au journal Le Parisien ou aux parisiens eux-même ? 
L'après-midi, je suis allé voir la dernière de Crash Park à Nanterre.

C.V

11 décembre 2018

UNE SCÉNOGRAPHIE FRANÇAISEcesar_vayssie_french.html
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